UNITE ET ACTION - Snes -
Nous écrire à
uasnes@uasnes.org

Recherche

L'article appartient à cette rubrique :
En débat

Métier, profession ou travail : une question de vocabulaire ?

Contribution à la réflexion sur les axes de campagne
Caroline Chevé, janvier 2011

lundi 24 janvier 2011

L’intérêt actuel pour la question du travail au sein des organisations syndicales ne peut pas se résumer à la préoccupation traditionnelle du métier. Les deux termes ne se recouvrent pas, et si on veut pouvoir avancer dans l’exploration de cette piste de réflexion sur le travail, notamment en lien avec la campagne des élections professionnelles, mais plus généralement pour renouveler la pratique syndicale, on ne peut pas conserver le seul terme de métier. Il ne s’agit pas de l’exclure, encore moins d’abandonner ce qu’il recouvre au sein de nos pratiques et de notre pensée syndicale, mais de laisser émerger la spécificité de la réflexion syndicale sur le travail.

Le terme de métier est habituellement très présent dans la rhétorique du SNES mais il recouvre des significations assez différentes, rarement précisées. En général, il renvoie à l’idée de défense du ou des métiers, dont on peut penser qu’elle évoque généralement, outre la défense des catégories menacées dans leur existence ou leur spécificité (métier de CPE, de CO-Psy), la défense d’une conception du métier d’enseignant qui serait à l’oeuvre dans le SNES. En particulier concernant le lien entre le métier et la discipline. Par exemple on parle souvent de défense du métier face aux attaques sur la polyvalence.

A côté de cette idée du métier, on peut explorer deux autres directions. Celle de la profession d’abord, qui n’est pas étrangère à l’idée de métier mais qu’on peut clarifier. Si la notion de métier renvoie à l’idée de savoir-faire acquis par l’expérience, l’usage, la pratique (avoir du métier) la notion de profession renvoie à la qualification et donc à la fois au savoir mobilisé et au diplôme, au concours de recrutement et donc au statut. La notion de profession renvoie aussi à la déontologie, à des valeurs qui unifient les personnels et qu’ils défendent.

Dans ces travaux comme dans les interventions auxquelles nous avons pu assister (séminaire UA Aout 2010 / CFR FSU PACA décembre 2010) le chercheur F. Pierru mettait en avant cette notion en l’opposant à la figure du gestionnaire, portée par le Nouveau Management Public qui s’efforce de reprendre le pouvoir aux professions. Ainsi par exemple le Directeur de l’ARS (gestionnaire) n’est pas un médecin (profession). Les professions avaient en effet acquis historiquement au sein de l’Etat Providence un pouvoir, une place, une autonomie que l’Etat tente de leur reprendre. C’est le cas des avocats, des notaires, des médecins etc. Ces métiers qui sont progressivement devenus des professions se caractérisent par une très grande liberté dans la conception, l’élaboration de la pratique et par le fait que la régulation et l’évaluation s’y fait entre pairs (conseil de l’ordre, barreau etc) dans un monopole total sur l’activité.

Les enseignants du secondaire ne sont pas exactement de ceux-là. Cependant non seulement certaines caractéristiques les en rapprochent effectivement, mais en outre nos revendications syndicales tendent souvent à ce rapprochement. On peut penser à la notion de liberté pédagogique, à l’idée de l’enseignant concepteur de sa pratique, à la notion de service qui laisse à l’enseignant la liberté d’organiser et de quantifier son travail. La double évaluation, la notation pédagogique relève aussi de l’idée que l’activité est (partiellement en tout cas) évaluée sinon par un pair du moins par quelqu’un de la partie (et non par l’usager notamment).

Face aux attaques sur la formation, le concours, le service, l’évaluation etc, le SNES doit incarner la professionnalité de l’enseignement. Il doit être l’organisation qui défende la reconnaissance de la professionnalité des professeurs, CPE, CO-Psy et qui travaille à conquérir davantage cette reconnaissance. L’idée de fierté, de noblesse même de nos métier renvoie à cela. Cette notion permet d’articuler ce qui touche au statut et ce qui touche aux missions du service public, aux valeurs de justice sociale et d’égalité que porte la profession.

La notion de travail renvoie à un autre champ encore, celui de l’activité, de la mise en oeuvre concrète, quotidienne, ordinaire, singulière du métier, celle qui est à la fois l’objet de toutes les préoccupations et l’absente de tous les discours, tant elle est écrasée entre la triple exigence de ce qu’on doit faire, ce qu’on veut faire et ce qu’on peut faire.

Aujourd’hui il semble que le travail soit souvent vécu par nos collègues comme un travail empêché par toutes sortes de contraintes qui brouillent la possibilité et le sens de l’activité, et qu’en même temps les personnels continuent d’affirmer comme priorité absolue celle de pouvoir faire leur travail. C’est d’ailleurs souvent au nom de cette exigence que les collègues donnent chair aux mots d’ordre et aux analyses syndicales : si je passe trop de temps à des tâches diverses je ne peux pas faire mon travail, si j’évalue sans cesse je ne fais plus mon travail etc. Aussi convaincus soient-ils par les analyses syndicales des réformes par exemple, devant leurs élèves chaque jour les collègues font leur travail. Et les jeunes collègues qui ont encore devant eux 30 ou 40 ans de carrière veulent pouvoir faire leur travail. Que font-ils ? Que veulent-ils faire ?

Alors que nos revendications et nos mots d’ordre en sont d’ailleurs généralement la traduction (nombre d’élèves, concertation, formation etc), ils apparaissent encore trop souvent, et malgré nos efforts, comme trop négatifs, trop peu constructifs voire réactifs. Le désengagement de certains collègues, la désyndicalisation, l’absence de dynamique pour une alternative dans l’éducation pourraient être renversés si le SNES apparaissait comme l’organisation qui porte des propositions permettant enfin de travailler.

Dans les établissements, il s’agirait de permettre aux personnels de reprendre la main sur leur activité en leur donnant les moyens et l’occasion de la replacer au centre de la réflexion et des échanges. Face à l’autonomie croissante des établissements, et à l’augmentation du pouvoir des chefs d’établissement les enjeux sont évidents. La prise en charge de ce questionnement peut renouveler la pratique syndicale, et redonner aux sections d’établissement la dynamique qui leur manque souvent. Le SNES devrait alors incarner la volonté de lever les entraves à l’activité, d’assurer la possibilité de travailler.

Caroline Chevé
Vous êtes sur un site internet créé avec le système de publication SPIP.