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En débat

« Crisis, what crisis ? »

Jacques Agnès

mercredi 25 janvier 2012

Je sais bien que ce n’est pas la première fois que j’emprunte ce titre de Supertramp, mais c’est ma première réaction à la lecture de l’introduction du rapport préparatoire au thème 4.

Dès les premières phrases, les difficultés liées à l’architecture du congrès apparaissent. Notre habitude culturelle de contextualiser notre propos amène à affirmer dans cette introduction, comme des données évidentes et indiscutables, des appréciations qui pour le moins devraient faire l’objet de débats, en particulier dans le thème 3 : affirmer « la crise », la définir, conclure en deux mots sur son origine.

Il me semble que le thème 4 devrait se contenter de la problématique suivante : pour porter nos mandats en matière de place et d’organisation du second degré dans notre conception du système éducatif (thème 1), nos revendications pour les personnels (thème 2), nos propositions pour contribuer à construire des alternatives économiques et sociales (thème 3), de quels outils syndicaux, dans le seconde degré, l’éducation, la fonction publique, parmi les travailleurs dans leur ensemble, avons-nous besoin aux différents niveaux, local, national ou international ? Cela s’entend par une réflexion sur l’existant (SNES, FSU aux différents niveaux) et sur les améliorations à apporter dans nos fonctionnements et pratiques comme dans nos propositions et interventions, pour porter ces mandats. Le thème 4 devrait être introduit sur ces questionnements et non sur des affirmations sur « la crise » qui par ailleurs sont loin d’être partagées.

Le terme même de « crise » mérite d’être interrogé. Si l’on entend par là une pathologie aiguë, l’aggravation brutale d’un état par rapport à une situation « normale », le terme est pour le moins inapproprié : à quelle période récente, antérieure à ce que nous appelons « crise », situer cette « normale » ?

Quand bien même, dans un usage courant, nous réduirions l’acception du terme à un ensemble de manifestations visibles de ce que nous appelons « crise », telles que le ralentissement de la croissance mesurée par le PIB, la montée du chômage, la paupérisation des classes populaires et « moyennes », l’accroissement des inégalités sociales, la question reste entière : cela fait de très nombreuses années qu’une proportion importante de la population active (entre le tiers et le quart) est soit au chômage, soit dans des formes d’emplois de grande précarité : CDD, emplois précaires, stages, emplois aidés, temps partiels imposés, etc. ; si au début des années 2000 les statistiques faisaient apparaître une diminution du chômage, c’était au profit de ces situations précaires. Faut-il remonter aux « trente glorieuses » — dont l’économiste Gérard De Bernis disait n’en avoir jamais compté que 17 ou 18, de 1947 à 1965 — en oubliant que la croissance de cette époque reposait sur l’exploitation des matières premières et sources d’énergie d’autres continents au cours sous-évalués, tandis que la promotion sociale des classes populaires reposait sur l’exploitation du travail fourni par des travailleurs immigrés pour des salaires de misère ?

Aborder la question du contexte par l’évocation de « la crise » me semble également une cession redoutable à l’idéologie dominante. Les manifestations économiques et sociales de ce que nous appelons « la crise » et leurs conséquences sur les politiques menées ou à venir ne sont pas, contrairement à ce que prétendait récemment un séide de l’UMP, un « tsunami », un cataclysme naturel qui nous serait tombé dessus comme de célèbres IST sur le clergé bas-breton et qu’il faudrait bien prendre en compte dans la réalité, y compris pour en rabattre sur nos revendications. S’il est absolument nécessaire de traiter de tout ce que l’on entend aujourd’hui sous le vocable de « crise », ce n’est pas pour en faire un environnement incontournable, qu’il faudrait prendre en compte au nom de je ne sais quel réalisme, mais bien pour en analyser les causes et les moyens d’en sortir.

Le paragraphe d’introduction du thème 4 avance quelques explications sur l’origine de cette « crise » ; si la référence à la faiblesse des salaires et donc la nécessité de relancer la croissance par la consommation intérieure ne me pose pas de problèmes, j’avoue être assez perplexe devant l’expression « manque de compétitivité des économies ». Je peux concevoir qu’une entreprise soit moins compétitive qu’une autre, que dans une région un secteur d’activité le soit moins que le même secteur ailleurs, mais le manque de compétitivité des économies en général… !? S’il faut comprendre des économies européennes et américaines face à celles des pays émergents, ma perplexité augmente : devons-nous prendre pour acquise et incontournable la concurrence que le capitalisme a su dès l’origine imposer aux travailleurs pour réduire le plus possible le « coût du travail » ?

En réalité, ce que nous appelons crise n’est qu’un moment de l’histoire humaine et donc un moment de l’histoire de la lutte des classes. Ce moment est marqué par une contradiction majeure entre d’une part le tropisme naturel du capitalisme — dans un contexte de concurrence entre capitalistes, et donc de baisse tendancielle du taux de profit, abaisser le plus possible le « coût du travail » pour maintenir un niveau de profit élevé de l’épargne capitalisée — et d’autre part le développement de la consommation de masse pour élargir sans cesse de nouveaux marchés. Cette contradiction a présidé au développement du crédit de consommation pour le plus grand nombre ; la charge du crédit était supportable dans un contexte d’inflation maitrisée tant que le niveau d’emplois stables était important et que les salaires étaient, même incomplètement et avec retard, indexés sur l’inflation. Mais l’âpreté au gain des capitalistes est telle que la précarité professionnelle et sociale a été développée en même temps que la protection de l’épargne a été imposée sous forme de lutte contre l’inflation au détriment des endettés. Cette inflation n’a d’ailleurs pas été réduite, elle a été déplacée vers des bulles spéculatives, immobilières et financières, qui drainent la majorité des richesses créées, sont susceptibles d’éclater et pèsent aujourd’hui sur le logement et la consommation du plus grand nombre.

S’il est nécessaire d’augmenter les salaires des travailleurs, de développer la protection sociale et de reconstruire la fiscalité pour une participation plus équitable de chacun aux dépenses collectives et de solidarité, cela ne suffira pas. Il convient également de procéder à un certain nombre de transformations structurelles, en particulier en rendant à la collectivité les richesses aujourd’hui spoliées par quelques-uns. Dans une économie mondialisée, devant la mise en concurrence des travailleurs de tous les continents, et aussi en raison des traités européens et internationaux, les travailleurs ont besoins d’outils de luttes à tous les niveaux — national, européen, mondial — et c’est sans doute ainsi qu’il faut poser la question de l’outil syndical à ces différents niveaux.

Jacques AGNES

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