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En débat

Pourquoi ont-ils tué Charlie ?

par Hervé Le Fiblec, le 7 avril 2015

mardi 7 avril 2015

Les événements du mois de janvier 2015, au-delà de la légitime indignation que les crimes commis ont provoquée, sont significatifs de la situation sociale et politique. Ils méritent donc une analyse approfondie de la part du mouvement syndical. La présente contribution a pour objectif d’apporter quelques éléments de réflexion à ce sujet, qui devrait faire l’objet d’une analyse collective en rapport avec la volonté de défense du salariat et de transformation sociale qui est au cœur de notre projet syndical.

Mise en scène

La méthode terroriste repose sur deux approches différentes mais souvent liées. La première est sémiologique. Elle consiste à mettre sur le même plan deux types de violence socialement considérées comme différentes. En commettant un acte criminel, légalement et moralement vu comme tel par la société, les terroristes veulent poser une équivalence entre cet acte et une violence elle socialement admise, dont ils estiment que leurs cibles sont les auteurs. Ils posent comme équivalentes une violence visible et une violence invisible Ce terrorisme s’inscrit donc dans une démarche à la fois punitive et politique : il s’agit d’opposer aux règles sociales des principes différents, et de les mettre en avant comme pouvant être fondateurs d’un autre mode d’organisation de la société. La violence terroriste est dans ce cas à la fois physique et symbolique : elle pose la question du sens et du bien-fondé des règles admises. C’est le sens des formes de terrorisme qui relèvent de ce que l’on appelait l’action directe. Un attentat contre des députés vise à montrer que la violence de l’Etat contre les individus opprimés vaut le meurtre d’un représentant de cet Etat qui « opprime » et d’un auteur de cette loi qui « triche ». L’enlèvement et le meurtre d’un grand patron vaut la violence dont il est jugé responsable vis-à-vis des salariés qu’il exploite ou qu’il conduit à la misère par des licenciements. La victime de l’acte terroriste est donc considérée à la fois comme coupable individuellement et responsable politiquement. Le caractère répréhensible de la violence terroriste est ici recherché et mis en avant, puisque c’est ce qui justifie que soit interrogée la violence sociale et politique que le terroriste veut dénoncer.

La seconde logique est agonistique. Il s’agit pour une communauté (qui peut être nationale, sociale, religieuse, culturelle, ethnique, etc...) de faire peser sur une autre communauté la menace permanente d’une violence qui, dans une logique de guerre ignorant toutes les règles morales et politiques, est un moyen d’obtenir la satisfaction de demandes explicitement formulées dans le cadre d’un conflit ouvert et identifié. On retrouve cela dans les formes de terrorisme liées par exemple aux mouvements nationalistes ou indépendantistes, depuis l’Irlande jusqu’à la Palestine. Elles ne sont pas liées à la nature de la revendication, mais à la stratégie choisie. Les « camps » en présence peuvent ainsi se répondre selon les mêmes modalités, comme l’OAS et le FLN en Algérie. C’est dans ce cadre que peut exister un « terrorisme d’Etat », qui emploie les mêmes méthodes mais en s’appuyant sur un appareil militaire, administratif et politique, comme le fait l’Etat d’Israël depuis sa création, ou comme l’ont fait, peu ou prou, tous les Etats qui ont été confrontés à des mouvements indépendantistes. Dans ce cadre, la violence est donnée non pas comme une réponse symbolique, mais comme un moyen ou une nécessité pour répondre à une violence de même nature commise par l’ennemi, chaque « camp » étant convaincu et cherchant à convaincre les tierses parties que l’origine du recours à la violence vient d’en face. Paradoxalement, l’horreur des moyens utilisés sert à accrédité une posture de victime de ceux qui les emploient, comme s’ils en étaient réduits à cela, s’ils devaient y recourir malgré eux.

Le terrorisme suppose donc une mise en scène. Une exposition des motifs, une désignation explicite des victimes comme ennemis, coupables et/ou responsables, une explicitation des objectifs politiques à atteindre. Il suppose aussi que les actes prennent un caractère de visibilité forte, à la fois pour terrifier l’adversaire, mais aussi pour frapper les esprits et appeler à une prise de conscience. Le terrorisme est porteur d’un message qui dépasse la nature des actes commis, qui sont pensés comme criminels par leurs auteurs mêmes.

Or, les actes commis en janvier ne correspondent pas totalement à ces schémas. L’isolement des auteurs, qui, bien qu’on ait cherché à les lier par tous les moyens possibles à des « organisations » aux contours vagues, en est une première exception. La coordination d’actes de nature et de signification totalement différentes en est une autre. En s’en prenant à la fois à la rédaction de Charlie hebdo, à une policière municipale, puis aux clients d’un supermarché casher, les criminels ont visés des cibles symboliques : la presse, les forces de l’ordre, la communauté juive. Mais, la concomitance des actes conduit à une perte du sens : il n’y a pas de lien réel entre les victimes, physique ou symbolique. Il n’y a pas de « demandes » à défendre par le biais des actes criminels. Il n’y a pas de revendication sérieuse formulée. Il n’y a pas d’issue envisagée, pas même la fuite. Au contraire, les criminels ont tout fait pour mener à leur élimination physique. Leurs actes, bien que préparés, n’obéissaient pas à un stratégie, mais à une pulsion : il s’agissait de s’en prendre physiquement à ce qui représentait, pour eux, un obstacle à la réalisation de leurs aspirations individuelles. Marginalisés socialement, estimant n’avoir pas de place dans la société, ils s’en sont pris à ce que leurs fantasmes identifiaient comme les responsables de leur situation, à partir d’une identité vague qu’ils se sont construite autour d’une appartenance religieuse, c’est-à-dire qui relève des croyances, et donc de ce qui est le plus intime dans l’individu. Il s’agissait sans doute pour eux moins de défendre une cause que de trouver une place : celle du criminel, pour peu glorieuse qu’elle soit, étant toujours une place, valant mieux pour eux que l’inexistence ou l’insignifiance.

Leur violence n’avait donc pour but que la violence elle-même. Elle n’a de « terroriste » que la forme. Elle est dans le fond essentiellement et uniquement criminelle. Cela ne signifie pas qu’elle soit exempte de tout fond idéologique ou pseudo-idéologique : ses auteurs étaient fanatisés, mais comme tous fanatiques, incapables de donner le moindre sens à leur acte, confondant forme et fond, usant de la violence pour la violence elle-même, dans l’objectif de produire de la haine et de la violence. Cette inversion des termes, la violence n’étant plus le moyen d’une fin, mais devenant la fin elle-même, conduit paradoxalement à accréditer le dévoiement de la « lutte contre le terrorisme » initié par les USA sous la présidence de George W.Bush, qui a sciemment posé le terrorisme non plus comme une méthode mais comme un système. Elle participe à la perte de sens qui finit toujours par servir l’idéologie au sens marxiste : un système de pensée visant à justifier par des principes universels une organisation sociale qui n’est qu’un produit historique. En posant le terrorisme comme un système, G.W.Bush a donné comme identique des systèmes de pensée totalement incompatibles, mais tous opposés aux fondements de la politique américaine, qu’il s’agissait de dissimuler : capitalisme et impérialisme.

Mise en spectacle

Les jours qui ont suivi les meurtres des membres de la rédaction de Charlie hebdo ont ainsi été marqués par une perte généralisée du sens qui répondait à la fois à la démarche des auteurs des crimes et à l’intérêt des pouvoirs politiques, économiques et sociaux. Les media de masse ont ainsi joué un rôle déterminant dans la mise en spectacle des événements. Il s’est agi, d’abord, de saturer l’espace public de données immédiates et conjoncturelles, faisant essentiellement appel au ressenti, à l’émotion, à partir d’une légitime indignation ayant soulevé le corps social face à l’horreur du crime. Ils ont ainsi mis sur le même plan toutes les informations, de quelque nature qu’elles soient, sans hiérarchiser ni prioriser, si ce n’est au travers d’une « priorité au direct » qui est devenue l’alpha et l’oméga de la démarche journalistique audio-visuelle.

Le premier objectif était d’entretenir le plus longtemps possible les spectateurs dans le sentiment, dans l’indignation et la peur, afin de permettre un nivellement des discours et des confusions permanentes. Dans une logique corporatiste, les media ont ainsi confondu de façon constante liberté d’expression et liberté de la presse, faisant comme si la parole de Bernard Maris, assassiné, valait celle d’un « chroniqueur économique » d’une chaîne d’information continue dont la fonction essentielle est de justifier les politiques économiques que Maris dénonçait de façon constante depuis des années.

Le second objectif est celui d’une sommation de chacun de s’inscrire dans l’expression de ce sentiment. Cette sommation n’avait pas pour but de permettre à chacun de dire ce qu’il ressentait ou pensait, mais de vérifier que le message porté avait bel et bien été assimilé dans son expression la plus simpliste, celle de la déploration et de l’émotion.

Le troisième objectif était d’éviter toute analyse des événements. Les media ont ainsi recouru au subterfuge visant à faire comme si l’information était équivalente au savoir. Ils ont notamment utilisé le concept inepte « d’islamiste radical » pour qualifier les auteurs des crimes. On touche là à une logique populiste relativement efficace, consistant à donner des explications simplistes à des réalités complexes. Jamais, d’ailleurs, les media n’ont pris la peine d’expliciter ce qu’ils entendaient par « islamisme radical ». Ils auraient d’ailleurs été bien en peine de le faire. D’abord parce que la notion même d’islamisme est floue. Si l’on considère qu’il s’agit d’une visée politique visant à faire du corpus de valeurs de l’islam le principe d’organisation des sociétés, il faut aussi considérer que l’islam est un système clos et unifié, nier sa diversité, faire comme si le soufisme et le wahhabisme étaient identiques ou similaires, et susceptibles de porter un projet politique identique. Une approche que personne n’oserait pour ce qui concerne le christianisme, dont chacun sait qu’il a pu inspirer autant l’Abbé Pierre et une partie du PSU que Charles Maurras ou Léon Degrelle... Ensuite, parce que l’adjectif « radical » n’est guère plus explicite. S’agit il de ceux qui veulent pratiquer une version « intégrale » de leur conception de l’islam ? De ceux qui veulent l’imposer ? De ceux qui utilisent des méthodes violentes pour y parvenir ? Pour poursuivre le parallèle, ce serait comme mettre dans le même sac les carmélites, les participants de la manif dite « pour tous » et ceux qui assassinent aux USA les médecins pratiquant les IVG.

Les media ont en ce sens fait un véritable travail idéologique auquel les responsables politiques ont rapidement emboîté le pas. Si la gauche politique, pendant un temps, et le mouvement syndical ont tenté de construire une réponse de masse à la situation, celle-ci a vite été transformée par un appel à une « unité nationale » qui, sous couvert de dépasser les clivages, avait pour but de dépolitiser les réponses. Or, toute dépolitisation des débats politiques conduit invariablement à la justification de l’ordre établi. L’appel du pouvoir politique à la droite pour apporter son soutien aux marches et rassemblements participe d’une ligne politique caractérisée par sa volonté, vaine, de chercher un compromis avec les défenseurs des détenteurs du capital qui, eux, n’en veulent pas et se sont engagés dans une intensification de leur lutte contre le salariat. Cette démarche a abouti à entretenir une confusion encore plus grande. On a même entendu une polémique, courte mais significative, sur l’éventuelle participation de l’extrême-droite à ces manifestations, alors que la question n’aurait pas pu se poser si tout n’avait pas été fait pour les vider de tout contenu politique, autrement dit leur donner un contenu politique conservateur. Ceux qui pensent que tous nos malheurs viennent de l’invasion des musulmans en sont ressortis encore plus convaincus. Peut-on espérer qu’ils ne sont pas plus nombreux aujourd’hui qu’avant ces événements ? Le résultat des dernières élections n’est pas de nature à le laisser penser.

Mise en accusation

Il était logique, dans cette « union nationale » aux accents guerriers, que l’on cherche des responsables ou des « traîtres » éventuels. A la mise en spectacle des événements a donc très rapidement succédé une double mise en accusation.

Les premières victimes en ont été les musulmans. Ils ont ainsi été sommés de se désolidariser d’actes pour lesquels ils n’avaient aucune responsabilité. En posant a priori comme suspects des populations qui appartiennent massivement aux classes populaires, dont on sait qu’elles sont les premières victimes de la ségrégation sociale, de la reproduction des inégalités, de la marginalisation politique, on a créé l’occasion qu’elles se désolidarisent des discours politiques unanimistes. Il s’agissait de les placer dans une double contrainte : ou bien vous êtes dans « l’union nationale » et donc du côté de vos oppresseurs, ou bien vous êtes contre et du côté des terroristes. Insoutenable dilemme qui a conduit une infime partie de la jeunesse à choisir l’unique révolte qui lui était proposée, notamment à l’occasion de la « minute de silence » imposée aux élèves. Le jour même, d’ailleurs, les media étaient à l’affût de tout refus de cette minute de silence, de tout « incident », qui ne pouvait provenir que de jeunes « radicalisés » ou « sensibles » aux idées « islamistes ». Nulle part il n’a été question des réactions racistes, islamophobes, qui ont eu lieu elles aussi, et sans doute en nombre conséquent : ceux là avaient fait la « minute de silence ». Au final, c’est sans doute parce que la profession enseignante constitue encore un rempart face aux mécanismes de haine et de ségrégation, un vecteur des principes d’égalité et de liberté, parce que, dans le fond, les enfants des classes populaires sentent bien que leurs profs ne veulent pas être leurs ennemis mais se placer de leur côté, que les « incidents » n’ont pas été plus nombreux.

C’est dans doute une des raisons de la deuxième mise en accusation : celle de l’école. L’école est au cœur des contradictions de notre société. Elle est, Althusser l’a expliqué il y a déjà longtemps, un appareil idéologique d’Etat ayant pour fonction de légitimer la reproduction des rapports de production, autrement dit des inégalités sociales. En même temps, elle est animée par des personnels qui ne se résolvent pas à jouer ce rôle, même si leur conscience politique est variable et que, parfois, l’enfer est pavé de bonnes intentions et que, pour reprendre les termes d’Althusser, ils « n’ont même pas le commencement du soupçon du « travail » que le système (qui les dépasse et écrase) les contraint de faire, pis, mettent tout leur cœur et leur ingéniosité à l’accomplir avec la dernière conscience ». La réponse institutionnelle est d’ailleurs extrêmement significative. Si l’on pense qu’une partie de la jeunesse est prête à se « radicaliser », et que la raison de cette radicalisation se trouverait dans un apartheid social, pour reprendre les termes du Premier Ministre, alors il faudrait d’abord et avant tout interroger ce qui, dans le fonctionnement de l’école, conduit à ce qu’elle reproduise les inégalités. Autrement dit et dans l’immédiat sur ce qu’il conviendrait de faire pour que les résultats scolaires ne soient pas d’abord le produit des inégalités sociales. Mais il n’en a quasiment pas été question. Les solutions proposées relèvent pleinement du fonctionnement de l’école comme appareil idéologique d’Etat : renforcement des discours sur les « valeurs républicaines » déconnectés de toute réflexion sur ce qui pourrait les rendre légitimes à ceux auxquels ils sont destinés. Pour dire clair : comment espérer qu’un jeune qui se sait condamné par son origine sociale à l’échec scolaire puisse entendre des discours sur l’égalité républicaine ? Comment croire que la parole de l’enseignant, même « formé », puisse avoir dans ce cadre-là le moindre écho ? Comment penser que de telles paroles, sans aucun rapport avec la réalité sociale, puissent avoir d’autres effets que de dresser la jeunesse contre ses maîtres ? On convaincra sans doute les convaincus, ceux dont la culture familiale et l’intégration dans la société leur permet de se projeter dans ces « valeurs ». Mais on donnera aux autres le sentiment que le discours des enseignants au mieux passe à côté de ce qu’ils vivent, au pire qu’il n’est qu’une provocation ou une justification de leur futur sans avenir.

Ce serait une belle victoire pour les tenants de l’ordre social que de voir définitivement rompu le lien entre les enseignants et les jeunes des milieux populaires. Ce serait encore mieux que cela se fasse au nom de la laïcité, c’est-à-dire de ce qui fonde notre école républicaine et qui a permis que celle-ci, malgré toutes ses contradictions puisse, du moins à certains moments de son histoire, être un des lieux du combat pour la transformation sociale. Une page de notre histoire scolaire, et de notre histoire sociale, serait ainsi tournée, et si ce n’est définitivement, du moins pour longtemps.

Foule et masse

Dans ce contexte, la responsabilité du syndicalisme enseignant est donc lourde. Face aux discours de ceux qui confondent habillement école et enseignants, nous n’avons eu que trop tendance à défendre l’école pour défendre les enseignants. Convaincus que mettre en avant ses manques conduiraient à accréditer le point de vue de ceux qui veulent l’abattre, nous avons un peu trop oublié de dénoncer qu’elle était aussi une école du tri social. Il y a aujourd’hui nécessité de revenir à ce qui était un des traits caractéristiques du courant U&A : la volonté de remettre la lutte pour la démocratisation de l’école en lien direct avec la lutte pour la transformation sociale. Nous traitons ces questions aujourd’hui de façon parallèle : nous luttons et pour la démocratisation de l’école et pour la transformation sociale, mais nous ne pensons pas les deux comme liées dans la pratique. Nous devons prendre acte qu’aujourd’hui plus encore qu’auparavant lutter pour la transformation sociale suppose, pour reprendre encore Althusser, que les enseignants « tentent de retourner contre l’idéologie, contre le système et contre les pratiques dans lesquels ils sont pris, les quelques armes qu’ils peuvent trouver dans l’histoire et le savoir qu’ils « enseignent » » Cette lutte doit être dialectique : si l’on ne veut pas se retrouver avec pour principales missions de former les élites et de discipliner les sauvageons, il faut renforcer l’école, mais la renforcer tout en contestant le rôle que les pouvoirs veulent lui donner. Il faut faire l’école des enseignants et des jeunes contre l’école de la reproduction sociale. Il faut faire comprendre aux collègues que c’est de leur avenir et de leur métier qu’on leur parle quand on leur dit qu’il est nécessaire de créer les conditions matérielles et morales d’une adhésion des jeunes des milieux populaires au discours qu’on leur tient et aux cours qu’on leur donne. Qu’on n’améliorera pas leur quotidien en dressant des barrières entre eux et la réalité sociale, ni en inventant des boucliers qui les protégeraient de leurs élèves. Si la profession est une citadelle assiégée, les élèves et les profs sont du même côté des murs.

Mais nous avons aussi des responsabilités en tant que syndicalistes, au service du salariat dans son ensemble. Les rassemblements qui ont eu lieu au début du mois de janvier ont été très importants en nombre. La FSU a eu raison d’appeler, avec l’ensemble des organisations syndicales, sur des bases syndicales, à y participer, même s’il faut entendre que tous n’ont pas souhaité défiler aux côtés de ceux dont ils combattent les orientations et qui sont les principaux responsables de la situation. Mais, du 7 au 11 janvier, s’il y a eu une foule de personnes dans les rues, il faut maintenant transformer cette foule en masse, c’est-à-dire la détourner des mirages de « l’union nationale » pour lui faire prendre conscience de ses intérêts.

Les difficultés sont nombreuses. A commencer par la division sans précédent du mouvement syndical. Cette division est essentiellement stratégique. Il y a ceux qui croient encore à la possibilité d’un compromis avec le patronat, et qui cherchent désespérément à négocier alors même que chaque petit pas du patronat leur coûte un immense recul, et s’avère ensuite un engagement de papier, renvoyé à des négociations locales ou par branche qui ne débouchent sur rien, comme cela s’est fait avec l’ANI de janvier 2013. Combien de temps pourront ils tenir sur ces positions ? Il y a ceux qui s’enferment dans un syndicalisme de posture, se contentant de dénoncer ou qui engagent les salariés dans des mobilisations perdues d’avance, et qui, de ce point de vue, sont tout aussi utiles au patronat que les précédents, vu que leur fonction principale est de démoraliser les salariés. Et il y a le syndicalisme de transformation sociale, qui cherche à obtenir des avancées appuyées sur la création d’un rapport de force favorable. Mais celui-ci n’est pas au mieux de sa forme, si l’on en juge par les résultats des dernières élections professionnelles et l’état de l’appareil confédéral de la CGT.

L’unification du syndicalisme est donc un impératif. Elle n’aura cependant de sens que si elle va de pair avec une mise en mouvement du salariat que nous syndicalistes seuls pouvons impulser.

Nous n’y parviendront que si nous redonnons du sens à l’action, c’est-à-dire si nous savons faire en sorte que chacune de nos interventions et actions soit éclairée par une perspective de transformation sociale, liée à elle, explicitée comme telle, et non pas enfermée, sous prétexte que les collègues ne sont pas assez conscients, dans des approches qui se limitent à l’immédiat. Il ne s’agit pas de tourner le dos aux objectifs partiels ou à la recherche d’améliorations immédiates, même limitées. Au contraire : dans cette logique, chaque avancée prendra du sens par rapport à la recherche d’un objectif plus général si nous l’avons explicité. Chacune sera comprise non pas comme une fin en soi, mais comme un pas vers la réalisation de nos objectifs à moyen ou long terme.

Il faut prendre les événements de janvier comme ils sont : à la fois le témoignage d’un malaise social profond conduisant quelques uns dans des démarches désespérées, de haine et de violence, à la fois la résultante d’un débat public vidé de son sens par l’ampleur des pressions exercées par les défenseurs du capital sur toutes les forces sociales, mais aussi comme l’aspiration de très nombreux salariés et citoyens à trouver une issue et une solution ailleurs que dans le populisme et l’enfermement.

Sans illusion sur nos forces ni sur la certitude de lendemains qui chantent, nous devons lucidement orienter notre syndicalisme comme une réponse à la gravité de la situation et à ces attentes.

Hervé Le Fiblec

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